ARTICLES SCIENTIFIQUES

II- SOPHROLOGIE, PARADIGME ET FINALITE

Par Aziz AMEUR, Psychologue Clinicien
DESS de psychopathologie et de psychologie clinique
Membre de la société française de psychopathologie de l'expression
Membre de l'association internationale de psychologie

L'histoire de l'homme, c'est l'histoire de ses représentations ou l'histoire du comment il s'est représenté le monde.
Pour nous, la philosophie en tant que discipline nous offre une diversité de points de vue et de positions qui montrent la capacité de la conscience, à toute époque, à donner du sens. La conscience est, les besoins restent les mêmes, seules les données sociales et culturelles évoluent.
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La philosophie dans un sens général comprend des conceptions intégrant une autre réalité que la réalité sensible. Ce sont des systèmes de pensée transcendantaux.

" Transcendantal " est un terme qui peut être " trop chargé " de nos jours compte tenu de l'histoire de notre culture. Phénoménologiquement, ces systèmes peuvent être considérés comme des philosophies, une façon de structurer le réel, une vision du monde, de la place de l'individu et l'idéal que ce dernier est appelé à réaliser.

Sur un plan épistémologique, il y a une continuité ou inclusion de sens entre ces deux types de philosophies. Nous prenons pour exemple l'idéal républicain (liberté, égalité, fraternité) et l'idéal transcendantal d'aimer son prochain. Qui peut s'opposer à l'idée que dans aimer son prochain, il y a forcément respect de la liberté de l'autre et par voie de conséquence fraternité et égalité à son égard (dans une condition commune d'homme).
Si l'histoire a observé d'autres pratiques, ce n'est pas dans la phénoménologie de l'expérience mais plutôt dans la finalité donnée à celle-ci. Le pouvoir n'est ni bon ni mauvais en soi, c'est la finalité que nous lui donnons qui le rend bon ou mauvais. Le pouvoir est une délégation que l'homme doit savoir rendre.

N'oublions pas que les génies de ce monde puisaient dans la philosophie mais aussi dans ces systèmes transcendantaux. Freud, dans ce courant de pensée naturaliste du 20° siècle, a élaboré le principe de l'entropie au niveau psychique à partir de la physique, mais aussi à partir des conceptions orientales (Nirvana).
La Sophrologie elle-même en fait référence par exemple quand elle parle de la conscience pure en la rapprochant de cet état et des états Satori, elle en fait largement référence dans la structuration de la méthode " relaxation dynamique ".
Citons aussi Jung dans son élaboration de l'archétype cosmique et transpersonnel, il le caractérise par la symétrie et le géométrique comme dans les Mandalas.

Et en dernier lieu, parlons de nous-mêmes ; dans nos références théoriques personnelles, nous connaissons bien beaucoup de choses que ce que nous transmettons. Ce que nous connaissons nous permet d'affiner des raisonnements que nous présentons à nos élèves selon des canons intellectuels déterminés. Nous ne citons pas toutes nos sources. Ce n'est pas " Scientifique " ni " Raison "nable. Nous sommes dans un autre genre de rupture épistémologique avec le savoir.

Doit sévir, certainement dans les parages, à notre insu et quelque part, une censure. Il y a deux savoirs, un savoir à narrer et un savoir à ne pas narrer, comme s'ils étaient antinomiques alors que la finalité et les outils d'investigation sont les mêmes (la Raison).

" chimney Sweeping " ou " ramonage de cheminée " rapporta Bertha Pappenheim à Breuer à la suite d'une séance d'hypnose, cette observation a permis à ce dernier de structurer la méthode thérapeutique de la Catharsis et a permis à Freud de structurer le concept de l'inconscient et d'élaborer le mécanisme du refoulement qui rendront la psychanalyse célèbre.
Aujourd'hui, nous pouvons dire que l'objet de la pulsion a évolué et évolue, mais la structure de la névrose est restée la même. La cheminée du 20° siècle refoule par ses excès naturalistes et mécanicistes.

L'homme instinct ou l'homme citoyen cherche certainement à perlaborer un retour permanent de l'imaginal refoulé. La question du sens unitaire fait partie de la conscience et elle est récurrente quelque soient les époques ou les conditions.

L'unité dont parle la sophrologie, de quelle nature est-elle ?
Oui, l'unité dont nous faisons l'expérience en état sophronique, quel est son substratum théorique ? Dans quelle vision d'esprit, dans quelle logique, la seule 1° réduction phénoménologique (réduction aux choses) ? La sophrologie ne pose pas la deuxième et la troisième réduction phénoménologique comme référence théorique, elle propose à la place la relaxation dynamique II et la relaxation dynamique III dont les bases théoriques sont orientales et sur lesquelles la sophrologie reste discrète.

Quelle finalité ? La première ou la troisième réduction ?
Analysons les sources, quelle était l'époque de Husserl, fondateur de la phénoménologie ? quels enjeux ? peut-être sont-ils les mêmes que ceux d'aujourd'hui face à un modèle naturaliste et déterministe, à l'époque, triomphant.

Husserl (1859 - 1938), philosophe et mathématicien, a tenté de modéliser le cheminement de la conscience dans son intentionnalité. Il s'adressait à des mécanicistes qu'il invitait à faire l'expérience du phénomène d'abord sans à priori et réaliser dans un deuxième temps sa transcendance. En 1931, il écrit un ouvrage qu'il intitule " crise des sciences modernes et phénoménologie transcendantale ".
La première attitude phénoménologique devait être une attitude d'ouverture, une attitude de recherche et d'investigation. Ce en quoi la science
déterministe lui a fait bon accueil. La troisième réduction (le moi pur ou transcendantal) n'a pas bénéficié du même support.

Si la sophrologie a pris de l'essor dès les années soixante, c'est plus par cette mouvance culturelle protestataire de l'époque qui affirmait la suprématie de l'esprit sur la matière en rejetant matérialisme, rationalisme et consumérisme de la civilisation occidentale au profit d'un mysticisme oriental.

A l'heure d'aujourd'hui, nous pouvons dire que la 1° réduction permet à l'homme de faire l'expérience de cette autre réalité, l'état sophronique ouvre la conscience vers des champs transcendantaux. Mais l'homme vit toujours la même question : quoi en faire au niveau " devenir " entre naturalisme et mysticisme ?
Nous appelons la sophrologie à sortir du stade de l'invitation (1° réduction) à celui de la réception (3° réduction) et sa concrétisation (4° réduction)* dans l'action (5° réduction)*. Elle est science et art thérapeutique mais aussi philosophie (Nous adjoignons, ici, au modèle de la phénoménologie de Husserl une 4° et une 5° réduction).

Nous reprenons l'exemple de la bouteille mi-vide et mi-pleine, nous aurions un changement paradigmatique, dans le rapport à la connaissance (sujet-objet), comme suit:

- 1° réduction : il y a le vide et il y a le plein, c'est paradoxal.
- 2° réduction : il y a le vide et le plein, le paradoxe est une caractéristique essentielle du monde.
- 3° réduction : Il y a un réceptacle qu'est la bouteille, il y a le vide et il y a le plein, par ce réceptacle, le vide et le plein font " unité ".
- 4° Réduction : Le vide, le plein et le réceptacle existent et sont structurés par un équilibre-hiérarchie (harmonie) pour servir le nectar que le réceptacle contient, c'est fonctionnel.
- 5° réduction : Le plein chasse le vide et le vide chasse le plein. C'est parce qu'il y a le vide dans le réceptacle que j'arrive à accueillir et à servir le plein. Le plein nécessite un vide et un réceptacle et le vide nécessite un plein et un réceptacle. Le réceptacle, le vide et le plein ont un but : accueillir et servir.
Le lien entre le vide et le plein est structural, mais il est aussi fonctionnel. La qualité de ce lien est déterminée par la finalité que nous lui donnons.

Par conséquent, il y aurait 3 types d'unités : La première est structurale, elle est verticale, elle est unité. La deuxième est fonctionnelle, elle est dynamique et horizontale, elle est équilibre-hiérarchie. La troisième est transversale, elle est en même temps centre et moteur pour un projet d'action.
L'unité de 3° type, elle est ce par quoi le sujet, l'objet et la conscience ont été " existenciés ", elle est finalité de la verticalité et de l'horizontalité.
C'est par " Métaconscience " que pourra être réalisé cette révolution dans le rapport à la connaissance.
Suite dans l'article à venir : III- ORIENTATION ET REVOLUTION DANS LE RAPPORT SUJET-OBJET.


ATTACHEMENT ET SOPHROLOGIE, DE LA RELATION SOPHROLOGUE-SOPHRONISANT :
TRANSFERT, ALLIANCE, MEDIATION

Par Aude DEGHAYE, Psychomotricienne D.E
Membre de la société de Psychorythmie
D.E.S de Sophrologie

La théorie de l'attachement, née des travaux de J. Bowlby, puis de M. Ainsworth, a eu pour point de départ l'observation clinique de jeunes enfants séparés de leurs parents, du fait de la guerre, et confiés à des institutions. J. Bowlby, de formation psychanalytique, affirme que la carence de soins maternels à un âge précoce est de nature à créer des troubles relationnels importants pour l'individu. M. Ainsworth met en évidence les trois principaux patterns de comportement à l'origine des trois styles d'attachement : les sujets " sécures ", "anxieux-évitants " et "anxieux-ambivalents". La notion de " base de sécurité " y est fondamentale.

Les ingrédients de " l'attachement " étaient présents chez S. Freud (relation d'objet, étayage, relation transférentielle) et chez les continuateurs de la psychanalyse qui ont approfondi la relation dans le développement précoce de l'enfant ( la phase schizo-paranoide et la phase dépressive de M. Klein, les trois organisateurs et l'hospitalisme de R.A. Spitz, la phase symbiotique et le processus d'individuation de M. Mahler, les lignes de développement chez l'enfant de A. Freud, la préoccupation maternelle primaire et l'aire transitionnelle D.W. Winnicott).
Les autres ingrédients venaient des travaux de l'éthologie : " l'empreinte " chez K. Lorenz, l'importance du contact maternel chez H. Harlow et le besoin primaire d'agrippement de H. Hermann.
On parle aujourd'hui de système d'attachement, de figure d'attachement, de relation d'attachement et de pulsion d'attachement (D. Anzieu).

D'autres travaux rejoignent la théorie de l'attachement sans se réclamer d'elle. Ce sont les travaux de la psychologie génétique (J. Piaget, H. Wallon,…) qui ont abordé la relation dans des préoccupations pédagogiques: sociabilité primaire du nourrisson et zone proximale de développement chez L.S. Vygotsky, médiation humaine et ses critères d'intention, de transcendance, de signification chez R. Feuerstein, l'étayage comme processus de médiation sociale chez J.S. Bruner.

La sophrologie, " science qui s'applique à l'étude de la conscience humaine, (…) ", est une approche psychocorporelle. Les techniques utilisées visent à mettre l'individu à même de prendre en main la conduite de sa propre totalité psychosomatique par le vécu de sa propre conscience, par la maîtrise des moyens qui permettent d'en modifier le contenu, les états et les niveaux de vigilance et par le contrôle qu'il opère sur son propre psychisme et sur son propre corps, de la façon la moins directe possible.
C'est aussi un art thérapeutique et une philosophie. Elle a pour fondement théorique la phénoménologie et l'existentialisme et pour fondement technique les procédés de l'hypnose, les méthodes de relaxation occidentales et des méthodes inspirées de l'Orient.
Elle peut se pratiquer à des fins thérapeutiques ou à des fins pédagogiques et prophylactiques.
Dans la relation pédagogique, elle privilégie les méthodes d'inspiration humaniste et dans la relation thérapeutique, la méthode du transfert.
La sophrologie française (J.P. Hubert) a su ainsi, tout en maintenant une ligne rigoureuse, intégrer l'inconscient dans la pratique. Elle a ouvert des voies de recherche dans les années quatre-vingt-dix sur cette dimension et l'on parle, aujourd'hui, de " l'inconscient phénoménologique ". Il serait expérientiel, structural, matriciel et transcendantal (A.Ameur). Il contiendrait les composants de l'inconscient freudien, jungien et lacanien. Il contiendrait également les " vasanas " des orientaux si on sait établir tous les liens avec le " raja-yoga " qui a servi à élaborer la relaxation dynamique. " Les structures phroniques de la conscience possèdent à " l'état latent " et " sous-jacent " toutes les possibilités de l'être humain, d'une évolution et d'une transformation-immanence-rétromanence " (A. Caycedo).

Le système d'attachement est activé par la situation thérapeutique ou pédagogique. En possédant une grille de lecture des trois modes de relation, le sophrologue est davantage en mesure d'anticiper et donc de mieux accompagner le sophronisant.

Ces modes peuvent être appréciés à la première consultation en sophrologie par la qualité de la présence du patient, sa façon de rentrer en contact avec le sophrologue et par les caractéristiques de son système de référence (" sécure ", " évitant ", " ambivalent ").

Ils se différencient dans l'expression symptomatique (peu de symptômes chez les " sécures ", hostilité et somatisation chez les " évitants ", tendance à somatiser avec dépression et ruminations chez les " ambivalents ").

Ils se différencient aussi dans les stratégies d'adaptation à la relation (recherche d'une " base de sécurité " auprès du sophrologue chez les " sécures ", désactivation émotionnelle chez les " évitants " et hyperactivation chez les " ambivalents ").
Il en résulte un mode de contact caractéristique (" simple " et direct avec libre expression des affects chez les " sécures ", les " évitants " se tiennent à distance et les " ambivalents " oscillent entre une avidité relationnelle et un détachement prononcé).

Dans la relation sophrologue-sophronisant, le transfert, l'alliance et la médiation forment " la base de sécurité". Les attitudes rogériennes et celles de R. Feuerstein peuvent définir l'état d'esprit qui nourrirait " cette base ".
" Toute personne est capable de changement, quels que soient l'âge, son handicap et la gravité de ce handicap (…) ". Mais pour qu'un changement se produise, il faut qu'il y ait médiation humaine. Le médiateur est la personne qui s'interpose entre l'enfant et le monde, qui interprète pour lui ses expériences, qui réordonne, organise, regroupe, structure les stimuli auxquels l'enfant est exposé, en les orientant vers un objectif donné. La médiation doit être animée par l'intention, la transcendance et la signification (R. Feuerstein). L'attitude du thérapeute, définie par J.H. Schultz, dans l'utilisation du cycle supérieur du training autogène, est très proche de cette attitude.
Le sophrologue est le reflet de certaines représentations du patient (transfert). Il est aussi médiateur. Il met le patient en situation de développement, lui propose des contenus et le laisse se saisir lui-même des choses en fonction de son système de référence.

Sur un plan technique et par ordre de priorité, le sophrologue, avant de rencontrer le sophronisant, il est dans un état d'esprit d'intention, de transcendance et de signification. Quand il le rencontre, il est dans une attitude générale d'accueil, d'empathie, de valorisation et de congruence. A la suite de cette première rencontre, il se trouve dans une relation de transfert et de contre-transfert. Il s'adapte au sophronisant, à ses représentations, à la demande et propose un projet thérapeutique ou pédagogique.

Dans les étapes de réalisation de ce projet, se produisent des phénomènes transférentiels, certes que le sophrologue doit accompagner avec art, mais se produisent aussi des phénomènes " découvrants " et vécus comme n'ayant jamais été vécus auparavant, ils deviennent expérientiels. Ceux-ci peuvent être en lien avec la qualité de la relation établie ou en lien avec l'action sophronique sur les signifiés matriciels, ils sont " développementaux ".
C'est dans le réaménagement de ce qui a été vécu et la structuration de ce " nouveau " (matriciel) que l'évolution du sophronisant, quant à son mode de relation, va pouvoir avoir lieu.
Les mécanismes de la conscience d'immanence et de rétromanence des structures phroniques produisent cette intégration dynamique de l'être.

Le sophrologue dans son rôle de médiateur doit savoir animer cette " base de sécurité-zone proximale de développement ". Il doit savoir s'approcher et approcher avec lui les stimuli qui favorisent le développement du sujet. En revanche, il doit savoir s'éloigner et éloigner avec lui les stimuli qui risquent de faire obstacle au développement de celui-ci. Il doit savoir se tenir à la bonne distance et ce de façon permanente et souple comme un curseur. Ce n'est pas une position d'emblée facile ; sur quoi estime-t-on un stimulus " favorable " ou " défavorable " au développement?
Les types d'attachement éclairent sur la " bonne distance " à tenir. Le sophrologue ne se tient pas au même endroit selon que le patient est de type " sécure ", " évitant " ou " ambivalent ".

Dans toute relation d'aide ou dans toute relation pédagogique, c'est la totalité de l'être de l'individu qui est engagée. L'attitude de médiation transcende la visée et le champ d'application ; elle élargit, par conséquent, le rôle et la responsabilité du praticien. C'est une " attitude-pont " entre thérapie et pédagogie, entre développement et réaménagement, entre " transfert point de départ " et " transfert maturé ".